L’écriture d’invention : la lettre

 

VOLTAIRE, Lettre à Madame Denis.

 

 

À Berlin, le 18 décembre 1752

 

Comme je n’ai pas dans ce monde-ci cent cinquante mille moustaches à mon service, je ne prétends point du tout faire la guerre. Je ne songe qu’à déserter honnêtement, à prendre soin de ma santé, à vous revoir, à oublier ce rêve de trois années.

Je vois bien qu’on a pressé l’orange ; il faut penser à sauver l’écorce. Je vais me faire, pour mon instruction, un petit dictionnaire à l’usage des rois.

Mon ami signifie mon esclave.

Mon cher ami veut dire vous m’êtes plus qu’indifférent.

Entendez par : je vous rendrai heureux, je vous souffrirai tant que j’aurai besoin de vous.

Soupez avec moi ce soir signifie je me moquerai de vous ce soir.

Le dictionnaire peut être long ; c’est un article à mettre dans l’Encyclopédie.

Sérieusement, cela serre le cœur. Tout ce que j’ai vu est-il possible ? Se plaire à mettre mal ensemble ceux qui vivent ensemble avec lui ! Dire à un homme les choses les plus tendres, et écrire contre lui des brochures, et quelles brochures !

Arracher un homme à sa patrie par les promesses les plus sacrées, et le maltraiter avec la malice la plus noire ! que de contrastes ! Et c’est là l’homme qui m’écrivait tant de choses philosophiques, et que j’ai cru philosophe ! et je l’ai appelé le Salomon du Nord !

Vous vous souvenez cette belle lettre qui ne vous a jamais rassurée. Vous êtes philosophe, disait-il : je le suis de même. Ma foi, Sire, nous ne le sommes ni l’un ni l’autre.

Ma chère enfant, je ne me croirai tel que quand je serai avec mes pénates et avec vous. L’embarras est de sortir d’ici […].

 

 

 

Les lettres de Voltaire adressées à sa nièce, Mme Denis, constituent un document sur la désillusion du philosophe à Berlin, conséquence de la dégradation progressive de ses relations avec son hôte Frédéric II, roi de Prusse. Celui-ci avait invité Voltaire à sa cour pour contribuer à la diffusion des Lumières.

 

 

Consigne d’écriture: Mme Denis s’empresse de répondre à la lettre de son oncle afin d’atténuer sa déception, en cherchant à le persuader que tout n’est pas négatif dans cette expérience de Voltaire à la cour de Prusse. Vous rédigerez cette lettre.

 

 

 

 

 

Mon bien cher oncle,

Il m’est agréable que  vous évoquiez cette correspondance de votre oppresseur, au sujet de laquelle j’avais manifesté quelques méfiances.

Permettez-moi d’évoquer notre grand Corneille, n’a-t-il pas écrit « Si grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes » ? Ce roi de Prusse n’échappe pas à cette règle et je crains fort que vous ayez été quelque peu naïf à l’égard de votre hôte.

La philosophie de l’homme de pouvoir qu’il est est bien différente de l’homme de lettres que vous êtes.

Si Frédéric vous a attiré près de lui, c’est d’abord parce qu’il avait connaissance de votre savoir, de votre culture, de votre philosophie, de la place que vous aviez prise, malgré quelques oppositions, auprès de notre roi, dans la littérature française, et de votre élection à l’Académie. Il comptait bien tirer de votre esprit tout ce qui lui était possible, il l’a d’ailleurs fait.

Mais peut-être vous êtes-vous laissé endormir par ce milieu dans lequel vous avez évolué avec un certain plaisir, du moins au début de votre séjour, la confiance d’un roi, les flatteries de la cour, les luxes du château… et puis bien sûr est venu le temps des désillusions, le temps de la maltraitance et de la souffrance.

Frédéric avait besoin de vous pour éclairer ses connaissances, pour poursuivre son initiation à la philosophie. Ne vous disait-il pas « Vous êtes philosophe, je le suis de même », pour profiter de votre prestige dont l’éclat pouvait lui revenir ? Et puis, lorsqu’il a eu confiance d’avoir bien pressé l’orange, il a jeté l’écorce.

Pauvre cher oncle, il est vrai que je comprends votre amertume, et vous savez la part que j’ai toujours pris dans vos souffrances, mais, sans vouloir me rapprocher des idées de M. Leibniz, qui pense, m’aviez-vous écrit un jour, que « Tout est toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes », ne croyez-vous pas qu’il est bon de mettre en valeur le côté positif de votre séjour en Prusse ?

Vous aimiez les voyages, de berline en calèche vous avez parcouru le long chemin qui sépare Paris de Berlin ; cette capitale n’est-elle pas réputée pour ses lettres, sa musique, sa cuisine ? - et je vous sais sensible à tous les charmes de l’existence… Vous avez été convié à la cour du roi de Prusse, pendant un temps vous avez apprécié l’intelligence de ce monarque, sa culture et sa soif de progresser. Vous avez été traité comme un prince au château de Sans-Souci, et vous avez su en profiter, ce qui n’a pas été sans soulever plusieurs jalousies. Vous avez pu développer vos idées politiques et philosophiques dans un monde attentif à tout ce qui vient de la France ; même si certains se sont opposés à vos idées, beaucoup d’autres y sont restés attachés.

Soyez sûr, mon cher oncle, que votre séjour à Berlin aura marqué les esprits, et Frédéric lui-même restera imprégné de votre philosophie. Cessez de vous tourmenter, quittez Berlin et Sans-Souci, je vous attends aux Délices.

Votre nièce, qui vous embrasse tendrement.

 

Travail aimablement fourni par Marie-Anne MORIN, élève du Lycée français Jules Supervielle